Lettre au directeur du CDDP 22

Cette lettre a été écrite en décembre 2000 par notre camarade Yvon Gourmelon. N'ayant pas reçu de réponse de la part du destinataire, il nous a demandé de la publier, ce que nous avons fait début 2001 dans "Ar Maen-Lemmañ".


Yvon GOURMELON
Professeur de Maths au lycée de Guingamp


à

M. le Directeur du CDDP 22


le 1/12/2000

Monsieur


Ayant été sollicité par TES pour participer à la correction de manuels scolaires avant leur parution, je souhaite vous faire part de quelques remarques que j'ai déjà introduites dans un courrier adressé à François Louis courant novembre.

1) Un livre d'astronomie, cours moyen.

Il m'a été proposé pour correction en mai dernier, et j'y ai alors découvert un délire celtomaniaque digne de la fin du XVIIIème siècle, où, au lieu des noms internationaux communément admis, les étoiles et les constellations portent des noms bretons dont j'ignore la provenance, comme Eseot pour Andromeda ou Mabon pour Bételgeuse, et où le texte comporte de nombreuses références à une mythologie celtique dont j'aimerais connaître les sources ; dans un premier temps j'ai refusé de corriger un tel ouvrage, la matière m'en étant étrangère.

Au cours du Salon du Livre à Carhaix, je suis tombé sur l'original français de ce volume édité par les Editions Buissonnières à Crozon, et j'ai été surpris de retrouver les noms habituels des étoiles et des constellations, sans tout le galimatias oniroceltique du texte breton. Qui a introduit ces éléments étrangers dans la traduction ? Est-ce TES ? Est-ce une initiative du traducteur ? Le texte breton a été soumis pour correction à JP Le Montréer, qui en a éliminé impitoyablement le délire celtique et a réintroduit la traduction précise du texte français. Actuellement je suis prêt à corriger le texte qui m'a été fourni par JP Le Montréer, dans la mesure où il comporte encore quelques erreurs de syntaxe et quelques inexactitudes scientifiques, mais avant de commencer un travail qui me prendra certainement plusieurs heures, et probablement plusieurs dizaines d'heures, j'aimerais être assuré que c'est la traduction revue par JP Le Montréer qui sera imprimée, et pas le charabia celtonébuleux de départ.

2) Le livre de mathématiques de 6ème.

Nous nous sommes brièvement rencontrés l'été dernier alors que je corrigeais le manuel de maths de JL Le Gall, en compagnie de l'auteur et de mon fils Yannig. Pour effectuer les corrections, nous avions à notre disposition un vocabulaire de maths édité par TES, sous le parrainage de M. Ménard et de J. Marot. Dans la mesure où Yannig et moi-même faisions confiance à Jean Marot qui a été notre professeur, nous avons travaillé à l'aide de ce lexique, malgré le choix de vocables qui nous ont fait tiquer plus d'une fois : des mots comme diamètre, parallélogramme, figure géométrique, par exemple, qui existent dans la plupart des langues européennes, sont traduits par treuzkiz, kensturieg, lun mentoniezhel. Depuis lors, j'ai eu l'occasion de m'entretenir longuement avec Jean Marot, qui m'a dit avoir été floué lors de la parution de ce vocabulaire, car il n'est pas d'accord avec les trois-quarts des termes "bretons" proposés. Croyant travailler sur un lexique créé par J. Marot et travaillant en réalité sur un lexique Ménard dont je connais l'incompétence en matière de sciences et de pédagogie, j'estime avoir été trompé moi aussi dans cette affaire.

Il y a quinze ans, quand il a été question d'ouvrir un collège Diwan, a été créé Kreizenn ar Geriaouiñ, dans le but de proposer des vocables pour les ouvrages pédagogiques ; j'ai en ma possession, depuis un mois environ, le vocabulaire des mathématiques, portant le copyright de Diwan et de Kreizenn ar Geriaouiñ, année 2000. C'est une base de travail correcte dans ses grandes lignes ; pour plusieurs mots français, il propose deux, trois traductions possibles. Pour quelle raison, à l'instigation de qui a-t-on jeté ces quinze années de travail à la poubelle ? Ne croyez pas que je fais là un plaidoyer pro domo, je n'ai jamais participé aux travaux de Kreizenn ar Geriaouiñ, mais leur travail est bien meilleur que ce lexique dont je disposais l'autre jour à Saint-Brieuc.

Un des postulats posés par Kreizenn... est celui-ci : si un mot manque en breton, et si on trouve la même racine dans trois au moins des quatre langues suivantes : français / allemand / anglais / russe, alors on prendra aussi cette racine considérée comme internationale. C'est ce qui a été fait pour le mot losange / rhombus / rhomb / romb : on a créé le mot breton romb. Mais on trouve plusieurs termes communs aux quatre langues précédemment mentionnées ( et pas seulement à trois d'entre elles ) comme diagonale, parallélogramme, parallélépipède, diamètre. Pourquoi a-t-on "traduit" ces mots par des vocables "celtiques" incompréhensibles au scientifique moyen ? Pourquoi le mot grec et international pour traduire "losange", mais pas pour traduire "diagonale" ? Quelle est la logique de TES dans ces choix ?

Au cours de ces deux réunions à Saint-Brieuc, nous avons proposé d'autres mots, qui, à l'exception d'un seul, étaient dans le lexique de Kreizenn... AM Guillerm nous a répondu que nos propositions devaient recevoir l'aval d'un conseil de "sages". J'aimerais savoir qui sont ces "sages" capables de juger les quinze années de travail de Kreizenn ? En août à Saint-Brieuc, nous étions trois professeurs : JL Le Gall, qui enseigne les maths au collège et lycée Diwan depuis plus de 10 ans; Yannig Gourmelon, agrégé de maths depuis trois ans, et moi qui ai eu mon CAPES il y a plus de trente ans. Si ces "sages" ont plus de compétences que nous en mathématiques, pourquoi n'étaient-ils pas à Saint-Brieuc à notre place ? S'ils sont plus capables que nous en matière de pédagogie des maths, pourquoi ne pas leur avoir demandé de corriger ce manuel ?

Avant de lancer une nouvelle réforme dans l'Education Nationale, j'ai toujours vu des expériences portant sur des élèves ou des classes entières. Juste une question : combien, parmi ces "sages", ont enseigné ces mots "bretons" à leurs propres enfants ( pas à leurs élèves ) et combien en ont fait des étudiants en sciences avec ce bagage scientifique-là ?

3) Je voudrais maintenant défendre ce que je connais le mieux, à savoir la pédagogie des mathématiques au collège et au lycée. Au cours des quinze dernières années, le pourcentage d'élèves passant en seconde a crû de 50% à 75% environ ; nous trouvons au lycée des élèves qui maîtrisent de moins en moins leur langue maternelle, le français, et qui éprouvent les pires difficultés à employer un terme technique ou spécialisé. J'ai eu encore cette année un exemple d'une classe de seconde du lycée de Guingamp, où dans un exercice il fallait retrouver le mot hauteur dans un triangle. Dix élèves ne répondent rien, neuf trouvent le mot juste, onze parlent de bissectrice, médiane, médiatrice, etc. Si les deux tiers d'une classe sont incapables de retrouver un mot courant de leur langue maternelle, comment feront les élèves des filières bilingues pour retrouver des mots rares dans une langue qui ne leur est pas naturelle ?

Le lexique de TES semble avoir été choisi comme si les mathématiques étaient une matière où il suffit d'apprendre du vocabulaire. Pour moi, c'est une matière, comme la physique ou la biologie, dont le but est de former le cerveau à la réflexion, d'habituer l'esprit à un cheminement logique, de pouvoir résoudre des problèmes. Très souvent je rencontre des élèves qui sèchent sur un énoncé dont ils ne comprennent pas le sens ; allons-nous faciliter leur travail et leur réflexion en les obligeant en plus à utiliser des termes loufoques ? N'allons-nous pas condamner une partie d'entre eux à échouer dans des études scientifiques, non pas à cause des sciences elles-mêmes, mais du vocabulaire utilisé ? Etes-vous prêt à assumer cette responsabilité ?

Les mathématiques sont suffisamment ésotériques par elles-mêmes sans qu'il soit nécessaire de les rendre encore plus ésotériques par l'utilisation d'un vocabulaire inapproprié. J'aimerais savoir ce que gagnera le mathématicien breton quand il devra, en plus de produire une solution logique à un problème, écrire une espèce d' exercice de style à la manière de Queneau ?

N'oublions pas que plusieurs élèves devront, pour diverses raisons, quitter l'enseignement secondaire bilingue pour un enseignement unilingue, français en général, mais aussi anglais ou autre. Est-ce que ce passage sera facilité par les termes "bretons" qu'il aura appris ?

En lisant le courrier de Diwan j'ai souvent remarqué que des parents se plaignaient de l'enseignement des sciences, alors que l'enseignement des langues et des lettres était correct. Dernièrement, un ami m'a confié qu'il pouvait laisser son fils au lycée Diwan, puisque de toutes façons les sciences ne l'attiraient pas. A contrario, je connais d'autres personnes qui ont préféré que leurs enfants fréquentent l'enseignement unilingue traditionnel dès le collège parce qu'ils les sentaient scientifiques. Pouvez-vous m'expliquer en quoi les choix de TES en matière de pédagogie des sciences peuvent modifier cet état de choses ?

4) Le rôle de TES.

J'essaie de comprendre le rôle de TES : je m'imaginais tout d'abord que cette structure avait été créée pour aider les enseignants de breton. J'ai constaté que le livre de textes littéraires de 6ème, auquel j'ai collaboré, a été édité sans que des "sages" s'en offusquent, et je crois savoir qu'il remplit son office. Au contraire, à la fin de la dernière réunion en août à Saint-Brieuc, on a entendu l'auteur du livre dire qu'il n'utilisait guère les termes imposés par TES, on a entendu également Yannig Gourmelon déclarer qu'il n'utiliserait pas ce manuel dans la mesure où lui-même emploie des mots comme diagonalennoù, parallelennoù, figurennoù geometriezh, au lieu des termes treuzvegelloù, kensturiennoù, lunioù mentoniezhel que TES entend imposer. Et il est évident que si je prends une classe bilingue dans les années qui viennent, je n'irai pas enseigner des termes ineptes à mes élèves. Pourquoi donc continuer dans cette voie ?

Je suis toujours disposé à collaborer avec TES, à condition que les documents de travail de base témoignent d'abord de préoccupations pédagogiques, et non idéologiques.

Dans l'attente d'une évolution de TES, veuillez agréer mes salutations distinguées.


(c) Ar Falz, Septembre 2001 -- Adressez vos commentaires à arfalz@yahoo.fr