Contributions sur la laïcité

par Noël HILY

La laïcité éclatée

L'affaire du foulard islamique, l'introduction de l'enseignement des religions à l'école publique, la redéfinition du service public dans le cadre de la décentralisation ont montré l'éclatement et les discordances au sein de la mouvance laïque, voire de la nébuleuse laïque.
Il y a les tenants de la "laïcité ouverte" comme la Ligue de l'Enseignement, qualifiés de "néolaïques" par leurs adversaires. Il y a les thèses des mouvements laïques traditionnels comme le CNAL, qui s'en tiennent au vieux slogan "A école privée, fonds privés ; à école publique, fonds publics". Cette position risque de d'être dangereuse car elle condamne toute possibilité de faire financer par l'Etat tout projet associatif. Il y a enfin la "laïcité dure" souvent crispée sur l'anathème, le refus de toute concession, liée à l'anticléricalisme et au combat antireligieux.
Ces éclatements sont pour nous autant de raisons de repenser la laïcité, partant du fait que celle-ci n'appartient à personne, à aucun état ou mouvement. Par ailleurs, l'extension de l'illettrisme interpelle les éducateurs sur le rôle de l'école qui a contribué a faire reculer l'ignorance.

Genèse de la laïcité

"Ecrire le passé, c'est s'approprier le présent"

Selon l'historien Georges Weil dans "L'histoire de l'idée laïque en France" (1925), le concept s'est dégagé au cours du XIXème siècle. Certes, il y eut des précurseurs, à travers des "penseurs libres", comme Socrate, Aristote, Lucrèce, Descartes ; Montaigne, Spinoza, Condorcet pour finir par Comte et Kant avec ses écrits sur l'humanité, la morale et la religion. Il est à noter que la laïcité fut absente des institutions révolutionnaires de 89.
C'est Ernest Lavisse, attaché au cabinet de Victor Duruy, qui l'a défini en ces phrases demeurées célèbres :
"Etre laïque, ce n'est point interdire à l'homme le rêve et la perpétuelle recherche de Dieu, c'est revendiquer pour la vie présente, l'effort du devoir... C'est ne point prendre parti d'aucune ignorance, ni d'aucune misère... "
Pris ainsi, l'idéal laïque serait un idéal de tolérance, une morale individuelle. En fait, selon les historiens, ce qui fut l'élément essentiel dans le développement de la laïcité, c'est qu'elle fut, en France, adoptée par l'Etat, au motif que ce dernier, garant de l'intérêt général ne doit pas prendre parti en matière religieuse, garantissant ainsi la liberté de conscience et des cultes. Elle devient le levier d'un droit nouveau, républicain, sécularisant le droit.
Progressivement face à la force religieuse se crée une force antireligieuse politique : l'anticléricalisme qui trouvera son apogée dans le régime de Combes.
La laïcité devient alors inséparable de la défense de la république, de l'anticléricalisme. Elle inclut la notion de séparation de l'Eglise et de l'Etat, de l'école et de la religion. La laïcité est "séparatiste" dans ses conceptions de rapports à la religion. La séparation de l'église et de l'état, à l'origine, n'avait pas de caractère anticlérical. Les premiers partisans semblent avoir été les pasteurs protestants. Bonaparte, en marge de l'arrêté du 21 ventôse An X. avait exigé d'eux le serment et imposé un système administratif contraire à toutes leurs traditions. Elle est ensuite préconisée en 1928 par Samuel Vincent, pasteur concordataire à Nîmes. Le séparatisme libéral est exprimé par Dubois, disciple de Cousin. Le séparatisme catholique fut représenté par Lamennais dans "L'Avenir". Il réclamait la suppression du budget des cultes pour libérer l'Eglise des chaînes du concordat et pourqu'elle ne relève que du pape seul ; idées condamnées par Grégoire XVI dans l'encyclique "Mirari Vos" (1832). Le séparatisme qui triompha était anticlérical et réclamait une séparation quasi chirurgicale, accomplie sous le combisme par la loi de 1905. Déjà la loi Ferry de 1882 excluait l'instruction religieuse des écoles primaires et instituait un jour de repos hebdomadaire pour permettre aux parents d'en donner à leurs enfants hors des locaux scolaires.
Aujourd'hui, la séparation a cessé d'être diabolisée et ne constitue plus le mur de la honte.

L'éthique laïque à travers ses actes fondateurs

Dans la deuxième édition de son ouvrage, "La question scolaire en france", Roger Labrusse montre comment dès le XIXème siècle les promoteurs de la laïcité ont tente de bâtir une éthique laïque, à travers des philosophies successives qu'il résume ainsi :
  1. le déisme rationaliste, marqué par le kantisme et qui se traduit par la neutralité en matière scolaire, le spiritualisme en matière religieuse et la défense de la république;
  2. l'essai de morale positiviste conduisant à l'idéalisme humaniste, à partir de la loi de solidarité universelle et naturelle, impliquant un mouvement de tolérance fraternelle. On retrouvera ces idées dans les manuels de morale laïque à la fin du XIXème siècle;
  3. la foi laïque prônée par Ferdinand Buisson avec le respect pour l'humanité créatrice d'où se dégage une loi morale réelle;
  4. le scientisme humaniste, dépassant le neutralisme pour lutter contre l'influence de église;
  5. l'introduction de données "éconimico-politiques" dans le monde laïque, àtravers le marxisme. Selon cette théorie, l'école publique n'est qu'un moment de l'évolution historique et traduit la volonté de la bourgeoisie de contrôler l'enseignement national.
La laïcité fut d'origine positiviste et c'est le comtisme que Ferry a traduit en termes législatifs. Gratuité, obligation, laïcité : ce trinôme analysé par Albert Bayet, "Signification des trois principes de Jules Ferry" dans "École publique de 1952". "Il faut choisir, citoyens ! Il faut que la femme appartienne à la science ou qu'elle appartienne à l'Église" s'écrie ce dernier, dans son discours sur l'égalité d'éducation, prononcée à la salle Molière, le 10 avril 1870.

Laïcité et unité de la république française

Le XIXème siècle fut aussi celui d'une autre invention : celui de l'état-nation, déjà portée par la révolution française. Comme le souligne Luc de Heusch, auteur de "Postures et impostures" ( nation, nationalisme..) Éditions Labor, 1977. La notion de peuple indivisible, était une idée complètement étrangère à l'histoire de l'Europe. En France, on a dit que les rois, par une espèce de prémonition prégénitale, aurait pressenti la vocation du "peuple français". Or, déclare cet historien, ces rois étaient des grands féodaux qui ne songeaient qu'à agrandir leur propre domaine.
Selon Louis Le Grand dans "L'influence positiviste dans l'oeuvre scolaire de Jules Ferry. Les origines de la Laïcité" (1961) les républicains de la génération de Ferry étaient préoccupés par le problème de l'unité nationale. Constatant que le "catholicisme mourant" était un facteur d'unité, il leur fallait trouver une unité de remplacement.
L'école laïque et le service militaire ont répandu la langue française, créé une unité linguistique contre les cultures régionales et véhiculé le mythe de l'état-nation. Auparavant, la Révolution avait pratiqué la terreur linguistique.

Poids du passé

Née en France dans un contexte de conflits, d'oppositions aux congrégations, la laïcité porte la marque initiale d'une valeur de combat contre le cléricalisme, contre toute manifestation extérieure de la religion et a servi de revendication dans la "guerre scolaire". Cet environnement de départ rendra difficile une approche pacifique et non militante d'une démarche présentée pourtant comme idéal de concorde du monde.
Elle fut instrumentalisée pour niveler les différences, nier les particularismes et imposer un modèle unique d'éducation. En ce sens, elle a agi comme un alignement, un nivellement présenté comme l'expression de l'égalité sociale.
A l'épreuve des faits, ce qui devait être la libération des consciences contre le dogme et à la puissance temporelle  de l'Eglise, est ressenti comme dogmatique, agressif et expression d'un  pouvoir politique. 

Dialogue difficile

Dès le départ, les autorités catholiques ont condamné la laïcité et le "relativisme éthique". De manière générale, il s'agissait alors d'une opposition aux libertés de tous ordres.
La position laïque s'est heurtée à ses exigences de la hiérarchie qui reçurent une première satisfaction avec les lois de Vichy, abrogées à la libération.
Cette connivence d'intérêt et de pensée a montré jusqu'où peut aller le combat contre l'école laïque.
Il faut mentionner que la laïcité qui figure en bonne place dans la constitution de la Vème République a été admise par les cardinaux avant le référendum de 1958 (voir documentation catholique du 14 et 28 septembre 1958).

Avatars de l'histoire

Après cette constitution qui a inscrit dans ses principes l'obligation pour  l'Etat d'organiser "un enseignement public, gratuit, et laïque à tous les degrés" un tournant décisif est pris avec la loi Debré de 1959. Elle fait prévaloir une approche contractuelle : l'Etat s'engage à respecter le "caractère propre" des établissements privés -- notion fort mal définie qui peut inclure  la dimension confessionnelle -- et prend à sa charge la rémunération des enseignants et les dépenses de fonctionnement, en contrepartie de l'obligation d'accueil de tous les élèves sans discrimination religieuse, du respect des  programmes officiels et des contrôles pédagogiques et financiers. Cette  loi n'organise pas comme cela a pu être affirmé, un "financement à guichets  ouverts" de l'enseignement catholique.
En 1971 et 1977, les majorités de droite font voter les lois Guermeur, accordant de nouveaux avantages financiers au privé et renforçant le caractère propre des établissements. Ainsi se met en place le dualisme d'institutions scolaires parallèles et concurrentes. La mobilisation du réseau catholique et le soutien de l'opinion font échouer le projet Savary et la gauche est condamnée à gérer ce dualisme. Après les accords Lang-Cloupet, en 1992-1993, les exigences de l'enseignement privé subiront un coup d'arrêt avec la grande mobilisation laïque de 1994, réplique à la tentative du ministre Bayrou de modifier l'article 69 de la loi Falloux. Ceci aurait permis aux régions et aux départements de financer sans limites  les investissements des lycées et collèges privés.
Les échecs et la réalité des rapports de force semblent amener les laïques à évoluer d'une position  d'hostilité vis à vis du financement de l'école privée à une vigilance sur  la répartition des moyens.  

Enjeux contemporains et défis

Comme le souligne également Roger Labrusse, la laïcité s'est présentée d'avantage comme une "méthode de comportement, sans projet de société. Dès l'origine et à cause de son origine, elle a été imprégnée d 'idéaux individuels de fraternité individuelle et pas assez d'objectifs collectifs. Elle a été une méthode de vie en commun, pas assez de recettes morales et politiques au service de l'émancipation de l'homme."
Au regard du passé, la laïcité n'est pas  réductible ni à une simple conception des rapports entre l'Eglise et l'Etat,  ni à une neutralité indifférente, comme elle le fut le cas à un moment donné  de son histoire. Elle a quelque chose à d'original à dire à la société civile.
Elle  porte les valeurs qui forment les jugements individuels et collectifs. Elle est une manière de penser actuelle qui se construit dans la confrontation des valeurs, du local à l'universel, des minorités aux majorités.  

Perspectives

La laïcité moderne pourrait être une affirmation de la diversité, un appel àconstruire ensemble l'avenir. Elle devrait mettre en échange et transcender les composantes de la nation par l'école publique.
Elle est respect de la personne, de ses options, confrontations et dialogue, éducation des consciences et moyen de démocratiser la culture.

Refus du dogme et recherche

Notre mouvement définit la laïcité comme "le refus de soumission à un dogme  défini par une hiérarchie". Effectivement, la laïcité commence par un refus,  celui du dogme, de la règle morale préétablie, le refus de l'argument d'autorité,  irrationnel et non fondé. Mais, refuser certaines réponses ne dispense d'en  trouver d'autres.
Le refus du dogmatisme ne doit pas en produire un autre qui consisterait àopposer son contraire à chaque croyance que l'on accepte pas. Ainsi, être laïque ne signifie pas être athée. L'histoire a montré que l'éradication autoritaire des croyances conduit à des résultats opposés au but recherché.
Avant tout, la laïcité est inséparable de la "recherche libre, active, incessante de la vérité ; être laïque, c'est prendre sur soi de la chercher". Vérité qui sera toujours incomplète ! En ce sens, elle est l'école du libre examen. Pour autant, les laïques n'on pas le monopole d'une recherche scientifique. Ils font tomber les tabous, les préjugés et créent les conditions d'une rigueur nécessaire à toute recherche. C'est pour cela que les laïques doivent plaider pour l'effort de recherche, d'éducation et de civilisation.
Il en découle qu'il ne peut y avoir de catéchisme laïque, même si certains parmi eux résistent mal à cette tentation. Il faut sans cesse "concilier les valeurs universelles avec l'évolution des réalités, des connaissances..."
Pour reprendre l'expression de Bergson, la morale laïque doit être une morale ouverte.

Tentatives d'approche de la laïcité

Les contraintes sociales, les conditionnements que supportent les individus pourraient déjà nous amener à penser la laïcité comme la capacité de mesurer nos conditionnements, de pouvoir choisir, de se donner les outils appropriés  pour s'enrichir de la vérité des autres.
La laïcité devrait être reliée à  l'idée selon laquelle c'est dans la débat, la discussion que les idées font  leur chemin. Elles ne sont pas faites pour être systématiquement respectées mais doivent être discutées sous peine de dégénérer en dogmes sacro-saints comme une certaine conception de la laïcité alors qu'elle devrait conduire à oser "mal penser" et refuser "le prêt à penser" sous toute forme.
Elle devrait ressembler à un univers joyeux, convivial, où l'on peut entrer par  n'importe quelle porte, où l'on peut progresser sur la culture scientifique,  une morale rationnelle, avec quelques grains d'impertinence.
Au niveau européen, elle peut constituer un espace juridique, constituant la garantie de libertés de conscience, et le rempart contre les conflits ethniques et le moyen de  garantir une égale citoyenneté, au-delà des clivages et appartenances sociales, culturelles et religieuses.
La laïcité implique le respect des valeurs républicaines, de la démocratie, de l'humanisme ("Être humaniste, c'est affirmer que l'homme est la mesure de toute chose.") Elle contribue au développement des institutions internationales pour réduire les déséquilibres du monde.
La laïcité dépasse le cadre institutionnel de l'école, de la République. Elle est sociale. Elle constitue le seul moyen d'exercer la citoyenneté face au pouvoir de  l'argent. En ce sens il y a le lien entre socialisme et laïcité, comme condition  de l'émancipation humaine.  

Propositions de définitions

Etre laïque, c'est travailler à une recomposition du paysage humain qui respecte  les cultures et les identités dans un projet fédérateur. La laïcité n'est  pas une et indivisible ; elle est affirmation de son identité multiple
Il n'y pas une laicité, car il y a dans la laïcité un pluriel qui est l'essence  même de la laïcité, comme l'affirme le philosophe Jacques Sojchers de l'Université  Libre de Liège. Il y a aussi une vigilance contre les tentations intégristes qui peuvent être le fait de laïques eux-mêmes. Elle implique le respect de la différence dans la recherche de la ressemblance, le respect de l'autonomie.  

Questions pour demain

Comment promouvoir une laïcité porteuse de droit des minorités, du droit  à la différence, sans que cela ne devienne une différence de droit ? 
Est-elle à présenter comme le refus d'imposer la vérité à quiconque, le refus de tout prosélytisme, de tout esprit "missionnaire" ?
Est-elle un supplément d'âme ?

(c) Ar Falz, Septembre 2000 -- Adressez vos commentaires à arfalz@yahoo.fr