EN PARLANT DE BRETON

Après avoir donné libre écoute à de libres propos où il est loisible d’apprécier certains paradoxes, il n’est pas inutile de revenir sur quelques faits tangibles et qui touchent tout bretonnant actuel ou à venir.

C’est un fait que la langue bretonne n’a subsisté comme parler de communication que par le fait des paysans, pêcheurs, artisans, commerçants locaux. De ce fait les champs sémantiques couverts par la langue étaient surtout concrets. Mais il serait fallacieux d’imaginer que de ce fait elle n’aurait pu exprimer sentiments et spiritualité. Elle le faisait avec bonheur et originalité et sa richesse culturelle est indéniable. Son assassinat par la dictature des ayatollahs de la Nation a créé des générations mutilées qui ne laisseront place à une société bretonne saine et sans complexes que lorsque les Bretons auront recouvré l’usage de leur langue.

Il va de soi que cette langue doit être intégrale et ne pas se contenter des vernaculaires fragmentés et dilués des générations du bilinguisme résiduel. Mais intégrale doit s’entendre phonétiquement, lexicographiquement, sémantiquement, idiomatiquement. Tout ceci, qui faisait partie du bagage normal hérité par tout bretonnant unilingue, doit être aujourd’hui récupéré non sans peine par les néo-bretonnants bilingues ou polyglottes.

Le problème est compliqué du fait que deux ou trois générations de bretonnants de week-end ont occupé leurs loisirs à bricoler un néo-breton purifié, avec une maladresse certaine. Cela se manifestait lorsque Le Gonidec remplaçait bissac’h, trop semblable au français «besace» par ezeo (pour nezeñv) «besaigüe», mot qu’il avait pris pour «besace». Même chose lorsque l’on met au rebut pur (que nous tenons du latin, comme le gallois pur, d’usage courant), et ce en affaiblissant le sens de glan, censé le remplacer ; lorsque l’on écarte fest «fête laïque», au bénéfice de gouel «fête religieuse», parce que fest a le malheur de ressembler au français «fête», alors que gouel et fest viennent tous deux du latin ; lorsque l’on remplace choasoudpar dibab, alors que ce dernier veut dire, non pas «choisir», mais «trier», et que l’on a toujours en réserve dius (c’est à dire dewis) et dilenn, synonymes de choasoud.

Que l’on soit soucieux de la richesse de la langue est bien naturel et il faut cultiver cette richesse. Je suis fort heureux que Bourg de Batz ait conservé pour «bétail» le mot gwartheg et que l’on puisse l’utiliser sans hésitation. Mais faudrait-il pour cela éliminer chatal ? Négatif : je ne m’entends pas dire gwarthegeg dans le même sens que chataleg. Mais sans doute faut-il avoir un minimum de «sens de la langue» (skiant ar yezh), avoir vécu avec elle pour en apprécier les nuances. Qui a vécu l’usage des mots sait que feulsder ne peut signifier «violence», car un den feuls est quelqu’un «qui s’emporte facilement», mais qui n’est pas nécessairement violent. L’homme violent est un gwallgasser. Les parisiens néo-Bretonnants qui disaient «montarann da ober va c’hefridïou» se croyaient bretonnants émérites et auraient pris pour simplet celui qui aurait dit «mond a ran da brenañ traoù».

Or nous en sommes toujours au même point. Des néologues à grand débit nous pondent depuis des années abondance de mots nouveaux dont une bonne part n’a d’autre utilité que de ne pas déranger leurs neurones francofonants. A tel point que la seule manière de comprendre leurs écrits est de les traduire mot à mot en français. Celui qui a inventé kemeriad pour «acception» est un incurable monoglotte francisant.

Entre autres néologismes on rencontre de vrais canulars, ex. gwarellpour «aimant» : comme gwarañ veut dire «tordre» et que le suffixe -ell forme des noms d’outils, un aimant devient un «outil à tordre». Réjouissant. Puis l’emploi à tort et à travers de mots puisés bêtement dans le dictionnaire. Ainsi la somme d’une addition devient sammad «la charge d’une bête de somme» ; l’endossement d’un chèque ne se fait que evit gounid ur bank, «pour gagner une banque ». Bonne chance. Que voulez-vous, le dico dit «Profit» : gounid. Il est clair que le «traducteur» ne sait pas le breton; peut-être même ignore-t-il le sens des mots français.

Réunissez un bretonnant (réel ou supposé), qui ignore les maths, et un matheux qui ignore le breton, et on va vous remplacer «zéro» par mann, ce qui est radicalement faux car mann n’est ni négatif ni nul, cela signifie «un petit quelque chose» : ur mannig eus un ampoéson a g’hell kass d’ar vered«un petit mannde poison peut mener au cimetière». D’un seul coup un enseignement faux et une déformation de la langue.

Là où les dictionnaires sont déficients le sturyezhour, à l’aveuglette, se jette dans le piège : le mot pront «rapide», a pour dérivé prontad «action rapide» et «court laps de temps». E. Ernault a mal traduit sa variante vannetaise prantad(«moment»), par «époque», ce qui est un faux-sens, et, pour les dico-bretonnants de la linguistique normative, prantad est maintenant «période», ce qui est un contresens...

Même tabac pour dias, qui veut dire «bas», «bas-fond» (de *dus- «mauvais», «bas »; cf. gaélique duasach «pénible», grec dusis «ponant») et qui a été rapproché à tort de diasez, qui en est totalement indépendant, et confondu avec lui. Grâce à quoi on nous a servi un «diaz roadoù» («bas-fond de cadeaux»), qui entend traduire «base de données» (anglais data base, breton accessible : dataeg).

A-t-il des notions de droit, celui qui emploie bonreizh «droit de base», pour «constitution» ? Celle-ci est une «loi de base », lesenn diasez. Si l’on emploie bonreizh à faux, comment dira-t-on « droit fondamental » ?

Ignorance garantie aussi pour celui qui a entrepris de traduire «normaliser» par skoueriekaat. Skwerieg signifiant «exemplaire» ou «à angle droit», ce verbe est, pour un bretonnant normal «exemplariser», ou «mettre à angle droit», suivant le contexte. L’imposer pour «normaliser» est arbitraire et contredit les sens réels de skwer et skwerieg : si un mot est détourné de son sens véritable, il n’y est plus utilisable et l’on a créé une lacune dans son champ sémantique... Etant donné qu’une norme est une règle commune à une série d’objets, cela se dit en breton kevreolenn, et normaliser est kevreoliñ.

Un bel exemple de cafouillage est le cas de termen. Le français utilise le mot «terme» pour ce que durant des décennies les écrivains bretons appelaient ger. On en avait dérivé geriaouiñ «créer des mots» et même «terminologie». C’était trop simple. Il est vrai que le gallois dit aussi term et le standing de la sturyezhoniezh exigeait son usage en brezhoneg sapiens. Mais au lieu d’adopter term, termenn, ce qui donnait en prime termouriezh «terminologie», l’estrogour de service a adopté termen (gallois terfyn), qui veut dire en propre «extrémité», «limite», et a fabriqué termenadurezh, mot d’une délicate légèreté, pour «terminologie». Comme termeniñ veut dire «définir», si l’on veut dire, en imbourc’heg arnevez, «Le terminologue doit définir le sens des termes et marquer leurs limites», on aura :

«An termenour a renk termeniñ an termenoù ha pishat o zermenoù » . Chapeau.

Il y a deux décennies on vit fleurir, pour dire «décider» en brezhoneg épuré, le mot dissentez. Jusqu’alors divis avait suffi ; dissentez signifie «voie de recours», «échappatoire», C’était donc une déformation caractérisée du vocabulaire. Chose rare : ma gueulante a été entendue et les dictionnaires se corrigent.

Mais pour une bonne nouvelle, combien de sottises ? Connaissait-il le sens de ode(«brêche»), le cyclophile qui a fait mettre un panneau ODE TREDUDON sur un sommet ouvert ? Et que faire des aheurtés ignares qui ont imposé à la Médiathèque de Lorient d’afficher Skeud ha Son «Ombre et Son» (ou «Ombre et Chanson»), pour traduire «Image et Son», sinon les déclarer ennemis publics de la langue bretonne ?

On m’excusera donc de ne pas admettre le sigle KIS comme label de qualité. Il témoigne certes de beaucoup d’assurance, de persévérance, mais j’y vois aussi beaucoup d’inconscience et d’incompétence. Là où je vois «Imbourc’h» je lis «Danger, méfions-nous ! ». L’un des sens de kis est d’ailleurs «équarissage»...

(c) Alan J. Raude / Ar Falz, Septembre 2000 -- Adressez vos commentaires à arfalz@yahoo.fr