EN PARLANT D'ORTHOGRAPHE

Dans les débuts de Gwalarn, Roparz Hémon, dans la quête qui fit naître les  Prederiadennou diwar-benn ar Yezou hag ar  Brezoneg ( «réflexions sur les langues et le breton» ), avait recherché  pour quelles raisons la langue anglaise s’imposait vis à vis de toutes les autres. Il pensait avoir trouvé un facteur essentiel dans la fixité de la  graphie anglaise. Professeur d’anglais, il savait pertinemment que la manière d’écrire celle langue ne suivait aucune norme, que la prononciation et la  graphie étaient indépendantes l’une de l’autre. Il en conclut qu’il fallait  imposer au breton le principe de la fixité graphique : lorsqu’un mot avait  été écrit une fois, il fallait ne plus jamais rien changer à son aspect  graphique. Il a appliqué ce principe jusqu’à sa mort.

Le diagnostic, cependant était faux. La fixité graphique n’a pas fait  gagner un seul lecteur ni locuteur à notre langue. Par contre le refus des  corrections avait un grave défaut : là où la graphie contredisait la  prononciation correcte, c’est la prononciation vicieuse qui s’imposait. Les  exemples en sont nombreux: youl est une cacographie pour ïoull,  la quasi totalité des néo-bretonnants ignore que dieub représente diac’hub  et devrait au moins s’écrire dieüb, que «diweuz» est en réalité diweüs, composé de gwe(v)us  «lèvre». Du temps des bretonnants monoglottes, ceux qui savaient lire et écrire  s’accomodaient sans douleur de différentes manières de représenter un mot donné, et savaient prononcer comme leur village ou leur canton.

Arriva 1941 et des conversations avec les fonctionnaires de l’Education de  l’Etat de Vichy, qui objectèrent à l’enseignement du breton que l’existence de  plusieurs «orthographes» était un obstacle insurmontable. R. Hémon, qui, deux  ans plus tôt, avait refusé l'unification, se laissa convaincre qu’il fallait  supprimer l'obstacle. En réalité il ne croyait pas à la viabilité de la graphie  unifiée et comptait revenir tôt ou tard au gwalarneg. Pour cela il fallait  «unifier» officiellement mais changer le moins possible à la graphie de Gwalarn. C’est pourquoi il argua que diou (2) donnait div eur en Léon et que si l’on  remplaçait diou par div on aurait une graphie unique  laissant aux Trégorrois et aux Vannetais la liberté de prononcer diw. De même  en écrivant Breizh Atav on passait au  dérivé Breiz(h)- Ataviz, déjà employé par Gwalarn. L’unification n’était pas un objectif pour R. Hémon, à la différence de X. de Langlais et de Robert Le Masson, par exemple. Aussi vit-on  le dernier signer Roperzh ar Mason, alors que Roparz Hemon n’adopta pas  le zh pour son nom.

Le paradoxe est que pour les fondamentalistes du peurunvan le nom de R. Hémon reste lié à l’unification, alors qu’en réalité c’est à lui que l’on doit que l’unification ne soit que nominale et embryonnaire.

RH. prit sur lui de rédiger seul un dictionnaire du breton dit «unifié». On ne peut le lui reprocher, car s’il avait attendu des collaborateurs, le travail aurait duré des années. Ce qui est fâcheux dans son dictionnaire est qu’il a exploité les dictionnaires vannetais sans connaître la prononciation des mots ni savoir (ou vouloir) interpréter les graphies vannetaises. D’où des  cacographies du style de arfleu (arfrew  ou arflew), arlec’houadur, etc..  Conformément à son principe susdit, RH. n’a jamais donné suite aux observations que moi et d’autres lui envoyèrent.

Telle qu’elle est à l’heure actuelle, la graphie dite unifiée (et qui l’est très peu) est incohérente, anarchique, en désaccord avec la grammaire et inutilisable pour enseigner la prononciation de la langue. Une réforme est plus que jamais la seule action raisonnable à entreprendre.

Or on peut cependant lire des affirmations telles que celle-ci : « […]  comme aucun système orthographique ne  saurait être satisfaisant pour noter correctement aucune langue, il n’y  a pas lieu d’entreprendre de l’ "améliorer"». Il y a là une désinformation  effrontée, car il y a de nombreuses langues dont le système graphique est tout  à fait satisfaisant (italien, castillan, basque, finnois, swahéli et des  dizaines d’autres).

Et quand bien même (ce qui n’est pas le cas) le breton ferait partie des  langues où un facteur ou un autre fait obstacle à une normalisation intégrale, ce ne serait pas une raison pour cultiver l’absurdité et récuser toute «amélioration». Ceci est d’autant plus indiscutable que l’auteur même des lignes  citées ci-dessus ne se prive pas d’adopter dans ses textes des innovations  graphiques, qui pour lui sont sans nul doute des améliorations, et pour moi des complications inutiles. Il n’est pas le seul dans son cas, et il est paradoxal  de voir de farouches partisans de la fixité orthographique ne pas résister à la  tentation de changer tel ou tel détail, mais refuser avec indignation d’adopter la graphie seule correcte skwer, ou de rendre au réfléchi hunan son h- initial, c’est-à-dire de cesser de mutiler la langue.

Mais comme l’écrit Erasme dans son traité De Connere Humanum est : magna est hominum caetitas et litteras agitantes.

Alan J. Raude