Quelle laïcité pour demain ?

Quelle laïcité pour demain ?

Ce texte entend poursuivre le débat ouvert par notre camarade Noël Hily au sujet de la laïcité, de sa nature et de son application dans le cadre du combat identitaire breton, si souvent contesté par une certaine frange jacobine qui s'attribue le monopole de la laïcité et du républicanisme...

Noël terminait son exposé sur quelques propositions de définitions : "Etre laïque, c'est travailler à une recomposition du paysage humain qui respecte les cultures et les identités dans un projet fédérateur. La laïcité n'est pas une et indivisible, elle est affirmation de son identité multiple", elle est plurielle par essence.

Cependant, il nous faut, avant de parler de "recomposition", parler de l'érosion de la laïcité dure imposée au début du siècle, au profit d'un certain consensus mou dont nous verrons les dangers. Nous traiterons ensuite des possibilités de reconquérir le terrain perdu par la laïcité, puis de deux attitudes opposées qu'Ar Falz se doit de combattre en parallèle un certain dogmatisme républicain jacobin d'une part, et un nationalisme breton tout aussi jacobin véhiculant des idées symétriques d'autre part.

L'érosion de la laïcité dite "dure"

La laïcité pronée par Ferdinand Buisson au début de ce siècle est passée de la position dominante et conquérante qu'elle tenait à l'époque d'Emile Combes, à une position de repli, de léthargie. Considérée comme désuète par beaucoup, elle ne se manifeste plus que pour défendre des acquis menacés par les coups de boutoir des forces politiques conservatrices. Quels sont les facteurs ce cet affaiblissement?

On peut aborder ces différents facteurs par ordre chronologique d'apparition. On citera en premier lieu la politique des forces réactionnaires, qui n'ont eu de cesse de tenter de rendre aux religions établies les privilèges qui lui furent retirés par l'Etat républicain. D'un climat de guerre civile au début du siècle, on est passé à un travail de sape insidieux et progressif : différentes lois sur le subventionnement des écoles privées, loi sur l"'atteinte à la dignité humaine" (art. L227-24 du Code Pénal) qui ouvre la voie à un rétablissement de la censure. L'échec e la tentative d'abrogation de l'art. 69 de la loi Falloux en 1995 a incité les conservateurs à un peu plus de prudence et de mesure, mais les manifestations contre le PACS nous rassurent : ils ont repris du poil de la bête...

L'arrivée des média de masse aura été un autre facteur important. Elle a progressivement rompu les frontières culturelles de la France, qui était jusque dans les années 50 un empire colonial sûr de lui et renfermé sur ses propres valeurs. Les médias de masse, en véhiculant l'image et les valeurs des sociétés anglo-saxonnes, ont contribué à influencer fortement le comportement social et culturel de la population, en exaltant les valeurs de l'individu et du profit individuel.

Ces influences ont été confortées par un phénomène qui aura marqué ces trente dernières années : la faillite des idéologies. Démantèlement des empires coloniaux, fin des états-nations au bénéfice de l'Europe, chute du communisme, la faillite des idéologies a provoqué à partir des années 70 un désintérêt du citoyen pour l'avenir commun, au profit de l'intérêt individuel. En conséquence, les contrats sociaux qui existaient jusque là, la laïcité entre autres, ont été progressivement considérés comme caducs.

L'émergence d'une pensée individualiste et les dysfonctionnements du pouvoir ont conduit les citoyens à se méfier de plus en plus d'un gouvernement qu'ils ressentent davantage comme une structure d'oppression que comme une représentation effective de leur suffrage. Les modes traditionnels de participation à la cité (vote, syndicalisme) sont délaissés au profit d'engagements dans des mouvements associatifs tels que Droit Au Logement, les Restos du Coeur, AIDES, etc. La conscience collective peut encore se manifester de façon consensuelle autour du Téléthon, de la Coupe du Monde, des journées Mondiales de la Jeunesse, bref autour de crédos dénués d'autorité ; mais le peuple ne se sent plus partie prenante du pouvoir comme ce fut le cas en 14, en 36, en 45 et en 68. On aboutit ainsi à une dépolitisation des masses qui remet en cause la représentativité du pouvoir.

Sur ce vide idéologique et cet individualisme vient se greffer, à partir des années 70-80, une idéologie libérale qui apparaît en France après la "trahison" (ou "réorientation pragmatique", selon le point de vue) du pouvoir socialiste et dans un climat de banalisation de la recherche du profit. Notons que cette recherche du profit est un phénomène récent, qui était plutôt condamné par la religion dominante (catholique) et ne faisait pas partie des valeurs instituées par les fondateurs de l'Etat laïc.

Ce sont alors les années-fric, où l'on commence à glorifier les "fils de pub", à culpabiliser le chômeur, mais aussi où le citoyen commence à subodorer la collusion entre pouvoir et argent (affaire du délit d'initiés). La récession de 93 n'aura été qu'une courte parentèse dans les années-fric qui ont repris leur cours, et l'idéologie néo-libérale s'est implantée dans nos média au point que le moindre RMIste est au courant de l'évolution du CAC 40 au jour le jour...

Le terrain est alors favorable à l'arrivée en masse d'une nouvelle culture axée autour du profit et de l'argent, sur fond de consensus mou.
Le consensus mou sera apporté principalement par les média qui, avec l'arrivée de capitaux privés, sont entraînés dans une course à l'audience. Le souci de plaire au plus grand nombre régit alors la ligne idéologique véhiculée par ces médias. Et finalement, que souhaite le plus grand nombre ? Simplement qu'on le laisse tranquille, que chacun ait le droit de faire ce qu'il veut dans la mesure où il ne porte pas préjudice à son voisin. L'idée de progresser ensemble vers un but commun -- idée qui a permis les avancées sociales telles que le droit à la retraite, les congés payés, mais aussi (il ne faut pas s'en cacher) l'extension de l'empire colonial, l'envie d'en découdre avec les "Boches" en 14 -- a pratiquement disparu, laissant à la fois une grande liberté aux individus, et un grand vide. Les médias, en se faisant les porte-paroles de valeurs modérées diverses qui répondent aux attentes du plus grand nombre, dirigent la société vers une généralisation du politiquement correct, vers un étouffement des idées originales ou provocatrices qui seraient de nature à remettre en cause l'ordre établi, qui iraient à l'encontre de la pensée unique. Et ce faisant, ils ne comblent pas le vide laissé par l'absence d'un projet commun de société.

Pire, en instituant une dictature des sondages d'opinion, les médias créent au sein du pouvoir en place une frilosité qui empêche les gouvernements d'imposer un projet de société structuré, à long terme. On gouverne au jour le jour dans le souci de ne choquer personne, la seule exception à la règle étant le respect de quelques principes libéraux: désengagement de I'Etat, équilibre budgétaire, etc.

Le danger du consensus mou

L'idéologie portée par les médias prone donc une certaine liberté dans tous les domaines (d'entreprise, de moeurs, d'opinion, d'expression) dans la mesure où elle ne porte pas préjudice à autrui. Cependant, elle ne définit aucune limite précise à ces libertés. Toutes les idées et pratiques non expressément interdites sont donc autorisées et leur autorisation ne parait pas anormale. Si toutefois la pratique ou l'idée mise en cause apparaît réellement choquante, les pouvoirs publics décident au mieux de mettre en place une commission d'éthique chargée de réfléchir au problème posé (c'est le cas pour le clonage et les manipulations génétiques), mais évitent surtout de créer brusquement un interdit, de peur d'être considérés comme réactionnaires ou extrémistes.

Le risque de dérapages est donc d'autant plus grand que les quelques rares interdits posés par la loi sont parfois peu ou mal sanctionnés. On peut citer à titre d'exemple les condamnations dérisoires de Jean-Marie Le Pen pour l'expression publique de ses idées racistes.

Quant au vide idéologique fondamental et à l'absence de projet commun de société, ils ont deux conséquences majeures. D'une part, ils amènent à une confusion des valeurs et une perte des repères. Ainsi, on verra au cours d'un débat télévisé, un médecin ou un scientifique débattre avec un charlatan ou un illuminé. Aux yeux du téléspectateur, le médecin et le charlatan se retrouvent donc sur un même piédestal. Dans un même ordre d'idée, aux Etats-Unis, où le "political correctness" est devenu la règle dans les rapports sociaux, les fondamentalistes protestants veulent introduire dans l'enseignement public un cours optionnel de biologie "créationniste" au nom du pluralisme et de la liberté de choix. Les tenants de la "laïcité ouverte" en France n'en sont pas encore là, mais qui saura les en empêcher le moment venu?

D'autre part, ce vide idéologique ne demande qu'à être comblé. C'est une aubaine pour tous les gourous, illuminés, leaders extrémistes qui en profitent pour recruter. Ils sont d'ailleurs en position de force dans le paysage idéologique, car les médias, en les traitant à égalité avec des institutions politiques, scientifiques ou religieuses bien établies mais dont l'influence décroît, les ont banalisés, voire même justifiés.

On voit donc que le consensus mou ou la "laïcité ouverte" n'a pas grand-chose  à voir avec l'idée que nous nous faisons de la laïcité ; au contraire, c'est  une tendance que nous devons combattre, car c'est le rôle de la laïcité  que de combattre la pensée unique. Nous nous devons de reconquérir le terrain  perdu en tentant d'apporter à la société un nouveau projet commun et de  nouveaux objectifs. L'affaiblissement de la "laïcité dure" du début du siècle  est à la fois une aubaine --  elle se posait (entre autres) en doctrine d'uniformisation culturelle et linguistique, car elle confondait égalité et uniformité, différence et privilège, ce qui est contestable -- et un handicap, car elle véhiculait un certain nombre de valeurs que nous partageons et qui sont combattues par les idéologies émergentes qui aimeraient  bien s'approprier le champ libre laissé par les idéologies déchues.

La reconquête de l'opinion

Le débat est ouvert sur les moyens qu'il faut se donner. Trois voies s'ouvrent à priori:

Il n'est pas interdit d'envisager des alliances avec d'autres forces progressistes pour travailler à cette reconquête...


(c) Ar Falz, Septembre 2000 -- Adressez vos commentaires à arfalz@yahoo.fr