La place du Gallo en Bretagne

Alors que l'on pouvait croire il y a quelque temps que le statut de langue romane était acquis pour le gallo, tout du moins dans les esprits, un texte émanant d'une personnalité d'Ofis ar Brezhoneg a voulu relancer la polémique en fin d'année 2000. L'association gallèse Bertaèyn Galeizz, dont font partie quelques membres d'Ar Falz, a réagi sur ce texte en réaffirmant la place qui revient à juste titre au gallo dans le paysage linguistique et culturel breton.


Bretagne, 2 langues ou 3 ?

Pour une clarification sur la question linguistique en Bretagne

par Olier ar Mogn


Il est fréquent aujourd'hui dans les milieux culturels et politiques bretons d'entendre affirmer que la Bretagne serait trilingue. Une langue nationale, le français, et deux langues régionales, le breton et la gallo, langue romane autonome propre à la Bretagne.


Cette affirmation qui, au premier abord, peut paraître anodine et inspirée par des principes de tolérance, est en réalité lourde de sens et porte en soi des implications politiques fondamentales en terme de gestion des langues dont beaucoup ne souhaitent pas prendre toute la mesure. En effet, qui dit langue dit politique linguistique ou, en d'autres termes, traitement par le politique des aspects linguistiques dans le domaine public. C'est bien en raison de ces aspects d'aménagements linguistiques que la charte du Conseil de l'Europe sur les langues régionales ou minoritaires fait explicitement le distinguo entre langue et dialectes (1).

Aujourd'hui, il est temps en Bretagne de sortir de la confusion intellectuelle entretenue par trois principaux courants

Un territoire historiquement bilingue

La langue bretonne

Comme chacun le sait aujourd'hui le breton est l'héritier des immigrations venues de l'île de Bretagne au haut moyen-âge, il s'est implanté en Armorique et a même pu, de par sa proximité linguistique, receltiser localement des populations n'ayant pas encore abandonné totalement le gaulois. Au cours de sa longue histoire, il a été parlé plus ou moins loin vers l'est de la péninsule avant de connaître un recul géographique d'Est en Ouest continu sur les dix derniers siècles pour aboutir à la situation actuelle que l'on pourrait résumer ainsi : écroulement de la pratique linguistique dans le domaine traditionnel, à l'Ouest, essaimage de la langue sur tout le territoire de la Bretagne historique, particulièrement dans les villes. Il est capital de noter que cette évolution sociolinguistique particulièrement complexe n'a pas encore été réellement étudiée, encore moins mesurée et est, à l'heure actuelle, toujours en construction.

Aujourd'hui, la langue bretonne est parlée en Basse-Bretagne sous ses formes dialectales historiques par les générations les plus âgées. aux pratiques dialectales s'est rajouté un breton standard qui a émergé lentement depuis la fin du XIXème siècle. Celui-ci est aujourd'hui parlé dans toute la Bretagne par les moins de 40 ans et est enseigné dans les écoles. Par bonheur pour la langue bretonne, à part quelques courants marginaux, personne n'oppose plus dialectes et standard. Comme dans d'autres langues européennes chaque forme concourt à la richesse gloable d'une langue vivante toujours en évolution.

La langue française

Le français s'est développé sur la partie Nord du domaine de la langue gauloise (moitié Nord de la France, Belgique, Ouest de la Suisse). Il a d'abord pris la forme d'une sorte de magma originel, et original, qu'on regroupe sous l'appellation langues d'Oïl (notez le pluriel) par opposition à la langue d'Oc (occitan) beaucoup plus romanisée et donc plus proche du catalan, de l'espagnol et de l'italien. C'est l'influence germanique qui donne au français sa place particulière au sein du groupe des langues romanes. Quoi qu'on puisse en dire, le gallo n'est qu'une composante de cet ensemble des langues d'Oïl et si la dénomination gallo est propre à la Bretagne, l'expression linguistique, elle, recouvre une réalité géographique différente. Au sud de la Loire le parler traditionnel relève plus du poitevin (2) que du gallo. Par contre, en Mayenne et dans le saud du département de la Manche l'on ne peut que constater une unité dialectale avec le gallo. Contrairement aux idées reçues, il n'y a pas concordance géographique entre la Bretagne et le domaine d'expression du gallo (3).

Tout ceci montre que l'on devrait entendre par "français" non seulement le français standard que nous parlons tous, celui que l'on entend à la télé et à l'école mais également les dialectes "périphériques" qui ont pu se maintenir tant bien que mal jusqu'à aujourd'hui (gallo, normand, picard...) aussi bien que la langue des banlieues. Pour des raisons historiques propres, la langue française compte parmi les plus corsetées du monde. Souffrant d'un sentiment de manque de "pureté", par rapport au latin, elle n'a eu de cesse de se (re)construire depuis plus de trois siècles par exclusion et "épuration" de tout apport provenant de son magasin dialectal (4). Le drame du gallo se joue là. Interdit d'existence dans une langue française rejettant sa propre diverstié, il lui faudrait pour être, pour exister, aller jusqu'à nier l'évidence et sortir du cadre francophone.

Langue / dialecte, quels enjeux pour quelle société ?

Le cadre strict de l'analyse nationaliste classique tendant à rejeter tout ce qui est français en Bretagne, la langue bretonne apparaît alors comme seule légitime. Pour celui qui ne se reconnaît ni dans l'ensemble français, ni dans l'ensemble brittophone, la tentation est grande de s'inventer une "troisième langue de référence" : c'est le britto-roman, une construction idéologique moderne, en rupture totale avec la vision qu'ont les locuteurs de leur partler et impasse sociolinguistique. D'autant plus que cette revendication d'une "autre langue" propre à la Bretagne n'induit pas sa pratique.

Face à ce tableau générateur de frustrations et d'incompréhensions multiples, peut-être est-il temps d'affirmer avec sérénité que la Bretagne a deux voix, a deux langues et que, comme toutes les langues vivantes, elles ne sont pas uniformes. Nos esprits ont été (dé)formés par une éducation basée sur une vision exclusive du standard. Nous empêche-t-elle donc à ce point d'imaginer une relation saine entre ce standard, nécessaire, et ses formes dialectales toutes également respectables et concourant à la richesse de la forme commune. Si le gallo est une "langue" au sens que certains donne à ce mot, c'est-à-dire expression linguistique entièrement autonome par rapport au français alors l'occitan est une pure chimère. Et combien de "langues" compte donc l'Allemagne ? Ne parlons pas de l'Italie. La vraie question pour le gallo est celle de la "reconstruction de l'unité et de la diversité à l'intérieur de l'espace linguistique de la langue française" (5).

Pour sortir de cette situation douloureuse il apparaît donc primordial d'établir comme préalable le respect de toute expression linguistique et notamment le respect le plus absolu dû au gallo en tant que patrimoine linguistique historique de Bretagne.

"Répression de langues minoritaires et dévalorisation des dialectes sont deux attitudes historiquement liées à la politique linguistique jacobine... (6)".

Heureusement, depuis quelques années il semble que les francophones commencent à être plus sensibles à la diversité de leur langue ; l'ouverture récente à la problématique québécoise et aux pratiques spécifiques des pays africains francophones amènent de plus en plus de Français à prendre conscience que cette diversité pourra représenter un des ressorts principaux de la survie de la langue dans les siècles à venir. Il parait important que cette ouverture vers l'extérieur aboutisse également à mieux prendre en compte les pratiques dialectales du français à l'intérieur même de l'hexagone.

Cette réflexion doit mener les Bretons dans leur ensemble à assumer leur histoire. Il faudra bien un jour parvenir à définir d'une part la place des deux langues, bretonne et française, dans la société du XXIème siècle et, d'autre part, établir une relation harmonieuse, complémentaire, et donc non conflictuelle, entre standard et pratiques dialectales (vannetaises surtout pour le breton et gallaises pour le français). A cet égard, la place du gallo, ses possiblilités d'adaptation, d'évolution, et donc de survie à l'intérieur du domaine francophone, doivent être analysées à partir d'une réflexion tant linguistique (langue / dialecte / patois), historique (Haute / Basse-Bretagane, attraction / répulsion vis-à-vis de l'Etat) que sociologique (complexe patoisant / identié assumée). C'est à l'intérieur de ce schéma de pensée et en se basant sur la réalité des pratiques linguistiques, et non pas sur des mythes, que les conflits linguistiques pourront être appréhendés et, nous l'espérons, résolus. Dans ce domaine, la Bretagne peut jouer, au niveau français, un rôle moteur en terme d'évolution des mentalités. Pou leur part, les brittophones doivent veiller à ne pas reproduire sur le gallo le mode de pensée dont la langue bretonne a eu à souffrir.

A cet égard, l'intérêt certain et de plus en plus soutenu pour l'étude et la conservation du gallo dans les milieux brittophones tant de Haute que de Basse-Bretagne semble être un signe des plus encourageant. Un Breton qui n'est pas brittophone n'en est pas moins breton. Il est breton différemment, c'est tout. L'acceptationde plus en plus généralisée de la pratique et des bienfaits d'un bilinguisme équilibré a également beaucoup progressé au sein de la population ces dernières années. Le conflit entre langue bretonne et langue française ne se pose plus en terme d'exclusion mais bien en terme d'acceptation réciproque.

De la réalité du breton en Bretagne orientale

Les brittophones de Haute-Bretagne ont souvent l'impression que l'argumentaire gallo est employé non pas pour la promotion de celui-ci, mais bien plus comme une réaction jacobine contraire à l'emploi de la langue bretonne en Bretagne orientale. Ceci n'est pas sain et vien du flou entretenu autour du statut du gallo. Le (non ?) débat sur la signalétique du Val à Rennes est typique de ce genre de questions mal posées qui viennent entretenir un malaise. Vraies ou pas, ce qui compte dans ces impressions c'est le sentiment d'une communauté. Cette communauté grandissante est en recherche d'acceptabilité, elle s'appuie sur une réalité sociolinguistique qui, bien que minoritaire, est attestée. Elle ne peut accepter que ce qu'elle considère comme un droit, soit mis à mal par des arguments pseudo-historiques ou pseudo-linguistiques du style "On n'a jamais parlé breton à Rennes !". Cette petite phrase prononcée comme une évidence sans appel correspond-elle à la réalité ? Si elle signifie : il n'y a jamais eu de majorité de Rennais à parler breton alors on peut admettre sa justesse. Si par contre on veut insinuer que le breton est une langue récemment importée, avec le deuxième sous-entendu qu'elle n'aurait droit à aucune place ou qu'à une place très restreinte dans la vie publique, alors il convient de sélever contre un mensonge évident. La langue bretonne a toujours été parlée dans la ville de Rennes au cours des dix derniers siècles, tout comme sur les quais de Saint-Malo, de Redon ou de Nantes. Sa réelle importance en nombre de locuteurs à travers le temps reste à étudier. Cette ignorance est en elle-même symptomatique. On ne trouve souvent que ce que l'on veut bien chercher. Une chose est sûre, exclure le breton de l'Est reviendrai à légitimer des discours visant à l'exclusion du français à l'Ouest.

Gallo et breton, quelles réalités pour quelle identité ?

Trop souvent le débat sur "gallo, langue ou pas ?" est posé de façon abstraite. Cette question ne sera jamais entièrement tranchée car elle dépasse évidemment le seul plan linguistique. Certes, les débats théoriques sont importants car ils forment le socle des réflexsions qui vont permettre de tracer le cadre de politiques qui vont avoir une influence dansl a vie quotidienne des citoyens. Mais il faut bien à un moment ou à un autre prendre la réalité en compte. Réalité qui, d'ailleurs, avait été perçue par le Comité consultatif à l'Identité Bretonne de la ville de Rennes (7). Elle nous impose de voir que breton et gallo ne peuvent pas être mis sur le même plan.

La réalité de la langue bretonne en Bretagne orientale en 2000 est une réalité urbaine tangible qui n'est pas, comme on peut l'entendre trop souvent encore, le fait d'immigrants venus de Basse-Bretagne et qui auraient conservé leur langue, même si la présence de ceux-ci est réelle. Elle est la marque d'un phénomène de réappropriation culturelle collective plus large qui est concomitant à celui observé en Bretagne occidentale. Aujourd'hui, la langue bretonne en Bretagne orientale, c'est près d'un millier d'enfants en enseignement bilingue (15 % des effectifs totaux), 1 600 adultes en cours du soir, 370 étudiants aux départements de breton de Rennes et Nantes (76,5 % des étudiants de breton), des familles brittophones, une présence (encore limitée certes mais bien réelle) dans les médias (TV Rennes, radios, presse, vie associative et militante) etc.

La réalité du gallo, elle, est bien différente. La pratique ne rejoint pas le discours car l'emploi du gallo fait partie de la pratique francophone rurale normale, même si elle est refoulée ou niée par une partie des locuteurs ; elle ne représente pas la pratique volontaire d'un code linguistique complet distinct, reconnu comme tel et que l'on souhaite transmettre intact aux générations futures sans interférence du standard. Les études sociolinguistiques ne font pas apparaître de jeunes couples élevant consciemment leurs enfants en gallo. Une telle différence a un sens et il serait bien trop facile de porter la responsabilité de cette situation à une supposée machine brittophone bien huilée qui détournerait les Haut-Bretons du gallo. Force est de constater que la langue bretonne est tout simplement perçue en Bretagne orientale pour ce qu'elle est : une des deux langues de Bretagne, le marqueur le plus évident d'une identité complexe. L'office de la Langue Bretonne dans un questionnaire envoyé à toutes les communes de Bretagne orientale a mesuré l'adhésion à l'affirmation suivante : "La langue bretonne ne concerne pas seulement la Basse-Bretagne. Elle est une marque d'identié valorisante pour toute la Bretagne". 75 % des communes ont répondu adhérer à cette affirmation. Rien d'étonnant donc à ce que de plus en plus de Haut-Bretons s'approprient la langue de Bretagne qu'ils ne connaissent pas, avec des motivations diverses.

Un avenir pour le gallo

Certains défenseurs du gallo ont parfois une attitude ambigüe vis-à-vis de la langue bretonne. Pourtant, ce n'est pas le breton qui tue le gallo. C'est sa marginalisation presque achevée aujourd'hui par rapport à la langue française. La stratégie choisie actuellement par l'association de défense du gallo la plus active est de faire une arme et un outil de reconquête de cette marginalisation même, ce que l'on pourrait appeler la stratégie de la rupture (ces militants n'accepteraient d'ailleurs pas le terme de marginalisation puisque pour eux c'est une ineptie de parler de gallo en tant que dialecte de l'ensemble français). En choisissant délibérément de copier les revendications formulées par le mouvement brittophone et en se concentrant exclusivement sur la conquête des symboles (signalétique) visant à recevoir enfin l'onction sacrale (être reconnu comme langue autonome par rapport au français), l'on peut se demander si le mouvement gallo n'est pas en train de laisser s'échapper la proie pour mieux s'emparer de son ombre.

Une vraie vie culturelle en gallo contribuerait certainement bien plus à décomplexer la population de Bretagne orientale que l'énorme effort déployé par certains pour faire sortir le gallo de la famille des langues d'Oïl ; effort qui indiffère autant la population qu'il n'est vain. On attend toujours la création d'une littérature, d'un théâtre, d'une chanson moderne.

Y a-t-il alors un avenir pour le gallo ? Sans doute non, si le but est de fabriquer une nouvelle langue de culture ayant rompu tout lien avec le français. Peut-être, si le mouvement de défense du gallo accepte d'assumer la place du gallo au sein du groupe des langues d'Oïl et de jouer ainsi un rôle positif pour la reconnaissance de la diversité au sein de ce groupe.

Tout citoyen breton devrait pouvoir se voir reconnaître pleinement ses droits de citoyen francophone (dans toutes ses facettes) et / ou de citoyen brittophone. Les droits des citoyens francophone sont partout respectés en Bretagne, y compris dans la partie occidentale, traditionnellement brittophone, pourvu qu'ils s'expriment dans la forme standard. Il est légitime pour les Bretons de souhaiter une prise en compte du gallo, dans des modalités à définir. Mais ceci reste une question interne à l'ensemble linguistique français. Le problème des brittophones est tout autre. Leurs droits, dans tous les domaines, sont partout ignorés.

Il est temps aujourd'hui d'adoper une attitude claire sur la question linguistique en Bretagne, même si cela est difficile. Refuser de le faire aurait un effet certain : renforcer encore et toujours la suprématie totale et absolue du français standard. Ce serait le but recherché que l'on ne s'y prendrait parfois pas autrement.

Olier ar Mogn

Novembre 20000 - Betton-Lanvezhon

(1) Le terme dialecte est pris ici au sens technique et ne recouvre aucun jugement de valeur sur la pertinence des pratiques langagières des locuteurs.

(2) cf. Philippe Blanchet. Pratiques linguistiques et sentiments d'appartenance dans le Pays de Retz in Vitalités des parlers de l'Ouest, cahiers de sociolinguistiques. n° 2-3, PUR, 1996.

(3) cf. Francis Manzano. De la névrose sociolinguistique et identitaire en zones de Marches : Bretagne, Normandie, Mayenne in Klask, vol. 3, PUR, 1996.

(4) L'expression est de Francis Manzano. Le Gallo à la fin du XXème siècle in Vitalité des parlers de l'Ouest, cahiers de sociolinguistique, n° 2-3, PUR, 1996.

(5) Proposition de loi relative au statut et à la promotion des langues régionales. Assemblée Nationale, 2 juillet 1991.

(6) Henri Giordan. Les langues régionales et/ou minoritaires de l'Union Européenne. rapport de synthèse à la Commission de l'Union Européenne, 1994.

(7) Texte du groupe de travail "Quelle politique linguisitique pour la Ville de Rennes ?".


Le Gallo, la langue romane de la Bretagne

Réponse à Olier ar Mogn

Vous avez dû recevoir et lire courant novembre 2000 un texte signé par Olier ar Mogn intitulé Bretagne, 2 langues ou 3 ? (pour une clarification sur la situation). Ce texte contient plusieurs affirmations sur le gallo ainsi que sur le mouvement associatif de promotion gallo. Ceci nous oblige donc à répondre à ce texte, même si nous préfèrerions d'autres méthodes pour dialoguer et travailler à ce qui est notre objectif, la reconnaissance et la promotion des deux langues bretonnes, romane et celtique.

Le texte cité plus haut est signé Olier ar Mogn. C'est donc à lui que nous allons répondre, même si le texte est collectif. Nous savons en effet que les propos de l'auteur sont partagés par une partie de ce qui est communément appelé le mouvement breton. Ce texte nous est donc apparu plus comme une déclaration politique et partisane que comme une contribution à la clarification de la situation des langues en Bretagne.

Le gallo, une langue

Olier ar Mogn affirme que le gallo est un dialecte du français et non une langue à part entière. Cette "querelle de mots" peut sembler anodine et accessoire. Elle a pourtant toute son importance quand il s'agit de mener une politique linguistique. On peut alors se fier à ce que disent les linguistes romanistes sur la question. Nous donnons ici des extraits du Manifeste des Universitaires et des Chercheurs en faveur des langues d'oïl :

"Les langues minoritaires d'oïl, très distinctes du français standard, mais plus proche de lui que l'occitan et le franco-provencal, sont parlées au nord d'une ligne qui part de la Gironde, contourne le Massif Central et va en s'incurvant jusqu'au nord de la Franche-Comté." (...)

"Longtemps qualifiées de "patois", c'est-à-dire de langage grossier, en particulier propre aux paysans, ces langues sont en réalité, dès l'origine, les continuatrices régionales du latin tardif, comme l'occitan, le catalan, le corse ou le français et les autres langues romanes, mais non du français déformé, comme on l'a trop souvent dit."

Ce Manifeste a été signé, entre autres, par Henriette Walter, professeur en Linguistique à l'Univertié de Rennes II, directrice du Laboratoire de Phonologie à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes et qui a travaillé sur le gallo et le français régional de Haute-Bretagne.

Nous donnons aussi un extrait du rapport de Bernard Cerquiglini, directeur de l'Institut national de la langue française. Ce rapport a été demandé par le gouvernement pour établir la liste des langues de France ("confronter ce que la linguistique sait des langues effectivement parlées sur le territoire de la République avec les principes, notions et critères énoncés par la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires") :

"Par définition, les variété de la langue officielle ne sont pas du ressort d'un texte qui entend protéger les langues minoritaires, rendues précaires par l'extension, le rayonnement et l'officialisation de cette langue. Il convient donc de préciser la situation dialectale du français "national et standard".

Que l'on adopte pour expliquer sa genèse, la thèse traditionnelle et contestable d'un dialecte d'oïl (le supposé franien) "qui a réussi" aux dépens des autres, ou que l'on y voie la constitution très ancienne d'une langue commune d'oïl transdialectale, d'abord écrite, puis diffusée, le français "national et standard" d'aujourd'hui possède une individualité forte, qu'a renforcée l'action des écrivains, de l'Etat, de l'école, des médias. Il en résulte que l'on tiendra pour seuls "dialectes" au sens de la Charte, et donc exclus, les "français régionaux", c'est-à-dire l'infinie variété des façons de parler cette langue (prononciation, vocabulaire, etc.) en chaque point du territoire. Il en découle également que l'écart n'a cessé de se creuser entre le français et les variétés de la langue d'oïl, que l'on ne saurait considérer aujourd'hui comme des "dialectes du français" ; franc-comtois, normand, gallo, poitevin-saintongeaix, bourguignon-morvandiau, lorrain doivent être retenus parmi les langues régionales de France ; on les qualifiera dès lors de "langues d'oïl", en les rangeant dans la liste."

Sur ce point donc, les linguistes spécialistes et les militants associatifs sont d'accord. L'enjeu est clair ; la distinction entre dialecte et langue est importante car un texte comme la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires du Conseil de l'Europe exclut "les dialectes de la (des) langue(s) officielle(s) de l'Etat". Si le gallo est (présenté comme) un dialecte alors il n'a pas à bénéficier des dispositions de la Charte en question. C'est, nous le pensons, le sens (l'orientation) de l'argumentation d'Olier ar Mogn. Nous ne discutons pas de ses compétences en langue bretonne, par contre il n'est peut-être pas le mieux placé pour dire LA vérité sur le français et les langues d'oïl.

Le gallo, une langue originale

Le gallo est une langue d'oïl et personne de sérieux ne le conteste. L'association Bertaèyn Galeizz est membre fondateur de l'association Défense et Promotion des Langues d'Oïl qui regroupe des associations de défense du gallo, du normand, du picard, du poitevin-saintongeais, du morvandiau, du champenois et du wallon. Nous assumons donc pleinement notre apparentement linguistique. Contrairement à l'affirmation d'Olier ar Mogn, nous ne passons pas notre temps à "faire sortir le gallo de la famille des langues d'oïl".

Par contre, et c'est différent, nous affirmons l'unité du gallo et son originalité parmi les langues romanes. Car un des "arguments" opposés aux défenseurs du gallo est / serait son manque d'unité : il serait issu, au nord du bas-normand, au centre de l'angevin, au sud du poitevin. Il y a bien sûr des points communs entre les parlers gallos et leurs voisins de l'Est, mais il y a aussi des différences très bien caractérisées et anciennes. En fait ces "arguments" servent à nier l'originalité du gallo et sa spécificité bretonne. Le gallo ne serait donc pas une langue bretonne, un vecteur ou un marqueur de l'identité bretonne. Nous répondons que la Bretagne est en partie romanophone depuis près de 2000 ans, que cette réalité linguistique duale ancienne est constitutive de l'identité culturelle bretonne. Olier ar Mogn écrit qu'un Breton qui n'est pas brittophone n'en est pas moins breton, qu'il est breton différemment. Nous lui disons que les Bretons gallésants ne sont pas moins bretons que les Bretons bretonnants.

Le gallo et le breton

Olier ar Mogn écrit encore que "ce n'est pas le breton qui tue le gallo". Nous n'avons jamais opposé les deux langues bretonnes et nous pouvons lui écrire en retour que ce n'est pas le gallo qui tue le breton. Les deux langues existent et doivent être reconnues. Elles se partagent historiquement le territoire breton, mais les changements sociologiques et économiques contemporains font qu'il y a aujourd'hui des bretonnants en Haute-Bretagne et des gallèsants en Basse-Bretagne. les droits linguistiques des bretonnants en Haute-Bretagne ne sont pas (re)mis en cause par les promoteurs du gallo. L'auteur devra donc être plus précis quand il accuse les défenseurs du gallo d'avoir une attitude ambiguë ou hostile vis-à-vis du breton. A moins que la seule demande de la prise en compte du gallo soit considérée comme une hostilité en breton !

Un avenir pour le gallo

L'objectif de Bertaèyn Galeizz est la reconnaissance et la promotion du gallo. L'association travaille pour cela avec d'autres associations qui partagent ce même objectif. Nous n'avons pas la prétention, ni la volonté de (re)construire la langue française comme nous le suggère Olier ar Mogn. Nous ne sommes pas en opposition à la langue française, mais plutôt à la politique linguistique de l'Etat français. La langue française s'est développée au cours de l'histoire en s'éloignant des autres langues d'oïl. C'est ce qu'écrit très bien Bernard Cerquiglini dans son rapport cité plus hat. C'est aussi ce qu'écrit Olier ar Mogn : " [le français] n'a eu de cesse de se (re)construire depuis plus de trois siècles". [en cela, il se contredit quand il accuse les défenseurs du gallo de vouloir rompre avec le français standard, puisque c'est le français qui historiquement s'est éloigné des autres langues d'oïl.] Nous n'allons pas refaire l'histoire de la France et de la langue française. Nous voulons seulement pouvoir exister à côté de la langue française. Le gallo est la langue romane de la Bretagne, et c'est elle que nous voulons promouvoir car elle est porteuse de notre identité bretonne. Il n'y a pas là de quoi faire un "drame", mot utilisé par Olier ar Mogn. Ce mouvement de promotion des langues et des cultures locales est général en Europe. Nous ne copions pas les revendications des bretonnants, pas plus que ne le font les Wallons, les Piémontaires, les Asturiens ou les Luxembourgeois,...

Toute communauté linguistique a le droit de codifier, de standardiser, de préserver, de développer et de promouvoir sa langue, et la reconnaissance de cette langue ne peut pas être liée au niveau de codification, d'actualisation ou de modernisation qu'elle atteint. Il n'y a pas à hiérarchiser les langues. Bien sûr, dans la pratique, notamment lors de la mise en place d'une politique linguistique, on doit tenir compte de l'état actuel de la (des) langue(s) en présence.

Quand on veut tuer son chien, on l'accuse d'avoir la rage

Pour conclure, il nous semble que le texte d'Olier ar Mogn n'est pas destiné à clarifier la question linguistique en Bretagne (ou alors il le fait bien maladroitement). Il apparaît plutôt comme une entreprise de négation, sinon du gallo, au moins de la légitimité de la demande de reconnaissance et de promotion du gallo en Bretagne. Pour une petite – petite, mais influente – partie de la mouvance bretonne, les Bretons sont certes tous égaux, mais certains sont plus égaux que les autres, et seul eux peuvent définir la bretonnité. Les autres (sots-bretons ou mauvais bretons ?) n'ont pas à "dire" ce que c'est qu'être breton.

Nous savons bien que pour certains le gallo est de trop en Bretagne et que la question de la reconnaissance du gallo n'est pas, pour eux, "politiquement correcte". Ceci est le résultat d'un raisonnement sectaire – certains sont si sûr d'avoir raison tout seuls qu'ils n'ont pas besoin de savoir ce que les autres pensent. Nous espérons que cela n'est pas la traduction d'un fonctionnement sectaire.

La Bretagne est riche de sa diversité. Paul Féval écrivait déjà en 1876 dans son roman Châteaupauvre : "les deux langues de ce pays-ci, le breton et le gallo, sont deux bijoux sans prix". Nous devons travailler ensemble à la promotion du gallo et du breton, qui ne sont pas en opposition, ni en compétition. On voudrait faire apparaître les Bretons désunis sur ces questions, ou sectaires dans leurs comportements, qu'on ne s'y prendrait pas autrement.


Bertaèyn Galeizz, décembre 2000


Références :

Bernard Cerquiglini, Les langues des la France, rapport au Ministre de l'Education Nationale, de la Recherche et de la Technologie et à la Ministre de la Culture et de la Communication, avril 1999.

Manifeste des Universitaires et des Chercheurs en faveur des langues d'oïl, 2000.


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