Charte : craintes, ignorance et vieux démons

La Fédération Nationale de la Libre-Pensée (FNLP) tend depuis quelques années à s'orienter vers une sorte de sectarisme laïc républicain dogmatique, de plus en plus dénué de réflexion réelle. Son dernier appel à manifester contre l'application de la Charte Européenne pour les Langues Minoritaires en est un exemple déplorable (lien vers le texte en question). Nous le regrettons d'autant plus à Ar Falz qu'à bien des occasions dans le passé nous avons pu lutter aux côtés de la Libre Pensée pour la cause laïque et l'évolution des mentalités dans un esprit progressiste.

Ce texte, sous le prétexte de dénoncer la menace contre "l'unité et l'indivisibilité de la République, de la démocratie et de la laïcité" que ferait peser la Charte des Langues Minoritaires, fait usage d'arguments spécieux et de procédés grossiers frisant la malhonnêteté intellectuelle, ce qui contribue à jeter le discrédit sur tous les défenseurs des valeur laïques et progressistes. C'est en tant que défenseur de ces valeurs autant qu'en tant que défenseur des langues et cultures minoritaires, qu'Ar Falz réagit à cet appel.



La dialectique développée par la FNLP s'appuie sur un amalgame fondamental qui consiste à confondre les notions de peuple, nation, République et démocratie; la confusion s'accentue lorsqu'on associe à ces notions les concepts de culture, de langue et de territoire.

Rappelons brièvement la signification de ces notions. Un peuple est une communauté d'individus ayant en commun une culture, une langue ou un ensemble de moeurs. Une nation est une communauté d'individus ayant décidé de se définir comme entité politique, ce qui aboutit souvent à la constitution d'un Etat. La notion de cultures ou langues est exclue de cette définition, une nation pouvant être composée de plusieurs peuples. La République, quant à elle, est une forme de gouvernement s'appuyant sur des élus -- qui peuvent aussi bien être choisis démocratiquement que par le fait du Prince, ou par des méthodes ne respectant pas le libre-arbitre du citoyen. Elle n'implique donc pas automatiquement la démocratie.



Faire l'amalgame entre ces quatre notions (peuple = nation = République = démocratie), ce qui est à première vue possible si l'on ne considère que l'exemple français, conduit à énoncer des principes erronés, voire absurdes. C'est ainsi que la FNLP proclame sans hésiter que "la démocratie est consubstantielle à la République", ce qui fera bien rire les démocrates britanniques ou espagnols vivant dans des monarchies constitutionnelles, et fera grincer des dents les opposants irakiens ou chinois vivant sous des régimes républicains.

Et comme la FNLP ne s'arrête pas à ce premier amalgame, elle considère également, toujours en s'appuyant sur le modèle français, que la République (et "donc" la démocratie) ne peut exister que sous une forme centraliste hiérarchisée et rigide. Ainsi, le "communautarisme", qui propose un contre-modèle fondamentalement démocratique du centralisme, est interprété comme une atteinte à la démocratie ! Et par conséquent comme une remise en cause de "la souveraineté des Etats-Nations", le pas est vite franchi !

Il devient alors tout naturel de dire que "la langue française est la langue de la Nation". Non : la langue française est la langue de la République. Prétendre que c'est celle de la Nation, c'est faire interférer la sphère publique (le français imposé comme langue d'usage des affaires publiques) dans la sphère privée (le français imposé comme langue d'usage dans la vie privée et quotidienne). C'est un déni de laïcité, et par conséquent un déni de démocratie !

On entre alors dans une sorte de logique schizophrène quand, à l'encontre des pouvoirs conférés aux régions et à l'Union Européenne, le texte oppose l'article 3 de la déclaration des droits de l'homme de 1789 qui stipule que "nul corps, nul individu ne peut exercer d'autorité qui n'émane expressément [de la Nation]". Faut-il que tous les scrutins soient nationaux pour désigner les élus ? Si oui, alors élisons nos maires et conseils municipaux par un scrutin national ! On verra si les affaires locales s'en portent mieux... puisque les maires actuels n'ont, selon la FNLP, aucune légitimité !



Il est intéressant aussi de voir à quel point les thèses développées dans ce texte ignorent les questions d'échelle et sont incapables de transposer des modèles de l'échelle nationale à l'échelle régionale ou européenne.

Beaucoup des revendications régionales critiquées dans ce texte ne sont que des imitations à l'échelle régionale du modèle républicain français : réunification de territoires historiquement divisés; tentatives d'unification de la langue régionale concernée et d'enseignement généralisé de cette langue (voir ce qui se passe en Corse, au sein-même de l'Education Nationale).

De même, la notion d'égalité des citoyens qui impose que la loi soit écrite et diffusée "dans la langue commune" ne pourrait-elle pas s'appliquer à l'échelon européen ? Réclamons, comme les citoyens de 1789, une langue commune pour l'Europe ! Laissons là nos "langues régionales, idiomes et patois (dont nous ne sommes nullement adversaires)", français, anglais, allemand... Parlons donc le bruxellois ! A la fois langue de la capitale et langue populaire, son adoption serait tout-à-fait dans l'esprit de Villers-Cotterêts. Comment ? Vous protestez ? Eh bien, pourquoi croyez-vous que le français a été reconnu comme l'une des langues officielles de la CEE, si ce n'est pour la protéger contre des initiatives de ce type ?

Enfin, le concept d'"exception française" ne se heurte-t-il pas également au principe d'égalité des citoyens ? Quel Républicain admettrait qu'une région de France soit privilégiée et bénéficie d'un statut d'"exception" ? Pourquoi la France serait-elle privilégiée dans l'Europe à ce même titre ? Si nous sommes si certains que les principes laïcs, démocratiques et sociaux de la République française sont justes et universellement applicables, nous saurons en convaincre nos partenaires européens et transformer l'"exception française" honnie en un objet d'"harmonisation européenne". Au travail !



Force est de constater également que la FNLP recourt dans ce texte à des procès d'intention injustifiés pour vilipender la Charte, et ce à de nombreuses reprises; ce sont d'ailleurs des arguments qui n'ont pas lieu d'être pour peu qu'on ait lu la Charte. On l'accuse notamment de remettre en cause la souveraineté de l'Etat et les langues officielles existantes, alors que celles-ci sont protégées respectivement par l'article 5 et le préambule de la Charte.

De même, le fait d'encourager l'embauche de personnes connaissant une langue régionale ne constitue en rien une "préférence régionale", un parisien ou un lyonnais, voire un japonais peuvent très bien maîtriser le breton (par exemple) et être embauchés à ce titre. Ce qu'il faut alors, pour placer les citoyens sur un pied d'égalité, c'est que tout le monde ait un accès libre et aussi large que possible à l'apprentissage de la langue. Cela n'entre en aucun cas en contradiction avec l'article 6 de la déclaration de 1789, puisque la connaissance d'une langue fait partie des "talents et vertus" sur lesquels on juge l'aptitude d'un citoyen à un poste.

Enfin, ce texte sous-entend également que la Charte est mise en place pour changer la société par le biais d'institutions préalables et la faire évoluer vers un communautarisme. Or ce texte ne fait que constater l'état de la société ! Et il ne met de toutes façons pas en place d'appareil législatif pour instituer une évolution : il n'émet que des propositions qui ne relèvent que de l'exécutif.



Enfin, au-delà des procès d'intention, il y a de la part de la FNLP des arguments spécieux, fallacieux, voire d'une mauvaise foi d'archevêque ! Un comble pour des libre-penseurs...

On nous annonce ainsi que l'arrivée du communautarisme dans la République aura pour conséquence le démantèlement du service public. Et pourquoi pas une montée du chômage, un krach boursier ou un tremblement de terre, tant qu'on y est ? Rassurons donc nos mais de la FNLP : l'Europe sera peut-être pour quelque chose dans le démantèlement du service public, mais à travers ses directives économiques, pas à travers la Charte !

La FNLP, pour se justifier, invoque ensuite un arrêté déclarant la Charte "inconstitutionnelle". Cet arrêté a été rendu par le Conseil Constitutionnel, qui est bien entendu un modèle d'impartialité, et dont la droiture et le sens aigu de la justice ne nous ont pas échappé lorsqu'il a refusé la levée de l'immunité parlementaire de l'ancien maire de Paris l'an dernier...

Enfin, concernant le chapitre de l'école et de l'usage des langues, le texte sous-entend grossièrement qu'enseigner des matières dans des langues différentes revient à enseigner des notions différentes suivant les langues. Cela revient à dire que les élèves ne peuvent acquérir de notion de liberté, d'égalité et de fraternité qu'en parlant français, ce qui va à l'encontre des principes universalistes qui ont fondé la République. On s'inquiète alors pour les 5900 millions de personnes qui ne parlent pas le français... Mais il est vrai que "Allons, enfants de la Patrie..." traduit en breton, ça donne "Ils ont des chapeaux ronds...", comme chacun sait...



Nous conclurons que pour pouvoir prétendre à défendre la laïcité, au nom de laquelle la FNLP mène sa croisade, il faut tout d'abord savoir ce qu'elle est et ce qu'elle signifie.

La laïcité est un contrat social qui consiste, pour une communauté de citoyens se constituant en société, à faire la part de ce qui relève de la sphère publique et de la sphère privée, dans le but de pouvoir conduire paisiblement et tous ensemble les affaires publiques de la cité. La caractéristique principale de la laïcité est la liberté sur laquelle elle repose : liberté d'accepter ou de remettre en cause le contrat social et son contenu, ainsi que la liberté de refuser l'intrusion des affaires privées dans la vie publique, ou des affaires publiques dans la vie privée.

Par conséquent, ce n'est pas à l'Etat de faire appliquer la laïcité à tous les échelons de la société : l'Etat doit se contenter de faire respecter la laïcité dans les affaires publiques dont il a la charge. Le reste, c'est-à-dire le contenu de ce contrat social, le tri entre affaires relevant de la vie publique ou de la vie privée, et le respect de ces prérogatives, c'est l'affaire du citoyen, et c'est même son devoir, s'il veut maintenir une société sans conflits. Toute implication plus avancée de l'Etat peut constituer une intrusion de la sphère publique dans la sphère privée.

Alors, la question qui peut se poser est : dans quelle catégorie tombent les langues ? Sphère publique ou sphère privée ?

La première réponse que l'on peut faire est de dire que les langues, en tant que vecteurs du lien social indispensable aux sociétés, devraient être dans la sphère publique. Est-ce que pour autant l'Etat doit se saisir de l'affaire, et imposer la ou les langues d'usage, ainsi que leur codification ? La double nature du langage, à la fois instrument d'intégration de l'être dans la société, et instrument fondamental de la construction de sa personnalité et de son identité profonde, nous permet de répondre que l'Etat n'a pas à imposer une langue d'usage au quotidien, car cela constituerait une atteinte insupportable à la liberté du citoyen, et au principe de laïcité (ce serait céder à la fameuse "tentation de régenter les corps et les esprits" que dénonce le texte); tout au plus peut-il imposer aux différents organismes qui le composent, en interne, d'utiliser une langue et une codification unique, mais l'Etat, dans le but de servir ses citoyens au mieux, doit prendre soin de leur offrir l'accès à ses tous ses services (financier, fiscaux, juridiques, politiques...) dans leurs langues respectives autant que possible.

Cette dernière proposition, enfin, prend à contre-pied l'argument évoquant la constitution de communautés linguistiques faisant sécession ou vivant en retrait du reste de la "Nation", et qui constitue la clé de voûte du texte de la FNLP : en effet, on sait par l'expérience que les tentatives d'uniformisation linguistique ou culturelle ne parviennent qu'à inciter les locuteurs à se regrouper en communautés plus ou moins en retrait de la vie publique où leur langue n'est pas admise, et que cela aboutit souvent à des mouvements revendicatifs qui peuvent aboutir effectivement à des sécessions. Au contraire, en ouvrant l'accès à la vie publique dans leur langue, on favorise l'intégration de ces communautés et on rend acceptable pour ces personnes le contrat social proposé par la République. Et la Charte Européenne des Langues Minoritaires ne fait que proposer des moyens pour y parvenir.

(c) Ar Falz, Septembre 2000 -- Adressez vos commentaires à arfalz@yahoo.fr