Charte : craintes, ignorance et vieux démons

La Fédération Nationale de la Libre Pensée (FNLP) a lancé un appel à manifester contre la Charte Européenne des Langues Minoritaires. Sous le prétexte de dénoncer la menace contre "l'unité et l'indivisibilité de la République, de la démocratie et de la laïcité"(sic) que ferait peser la Charte, ce texte accumule les arguments spécieux, les procédés grossiers et la mauvaise foi, ce qui contribue à jeter le discrédit sur tous les défenseurs des valeurs laïques et progressistes. C'est en tant que défenseur de ces valeurs autant qu'en tant que défenseur des langues et cultures minoritaires, qu'Ar Falz réagit à cet appel.

Que dit ce texte ? Il prétend que la signature de la Charte, en rétablissant les langues régionales dans la vie publique et dans l'éducation, va provoquer la dislocation de la nation française au profit de communautés linguistiques régionales, ce qui serait contraire à la démocratie (!) et déboucherait progressivement sur une balkanisation ethnique de la société, puisque ces communautés auraient, d'après ce texte, une tendance naturelle à se replier sur elles-mêmes et à édicter des lois discriminatoires envers les "allogènes", ainsi qu'à se jeter dans les bras des religieux.



La FNLP fait preuve d'une étroitesse d'esprit peu commune en décrétant que le modèle français de l'Etat-nation républicain et centraliste est le seul modèle susceptible de protéger la démocratie, la tolérance et la laïcité. La confusion qui est entretenue au sujet de la France, dans certains milieux républicains souverainistes, entre les notions de "peuple" et "nation" d'une part, et de "république" et "démocratie" d'autre part, conduit les auteurs de ce texte à proférer des énormités : "la démocratie est consubstantielle à la république", ce qui fera rire nos amis belges qui vivent démocratiquement en monarchie, et pleurer nos amis irakiens qui vivent moins démocratiquement (!) en république. De même, prétendre que "la langue française est la langue de la nation" revient à refuser tout droit de cité à tout autre langue pratiquée par les citoyens, ce qui est contraire à la déclaration universelle des droits de l'homme de 1948, et ce qui révèle de la part de la Libre-Pensée une "tentation [...] de régenter à nouveau les corps et les consciences" bien peu laïque qu'elle dénonce à propos des mouvements religieux !

D'autre part, ce texte commet de nombreux procès d'intention à l'encontre de la Charte et des communautés linguistiques concernés. La Charte, contrairement à ce que dit le texte, ne remet en cause ni la souveraineté de l'Etat, ni les langues officielles; au contraire, elle les protège explicitement. Le fait d'embaucher des personnes connaissant une langue régionale ne constitue en aucun cas l'établissement d'une "préférence régionale" : bien des gens parlent des langues régionales sans être même originaires de ces régions ! Quant au lien avec la tentation religieuse, il est ténu : il tient à la confusion grossière entre écoles privées (ce qu'est Diwan, par exemple) et écoles confessionnelles (ce que Diwan n'est pas du tout !). Enfin, ce texte sous-entend au sujet de l'éducation que d'enseigner une même notion dans des langues différentes revient à enseigner des notions différentes. Cela revient-il à dire que seules les personnes parlant le français connaîtraient les notions de liberté, d'égalité et de fraternité ? Quelle prétention ! Quel manque de respect aux principes universalistes qui ont fondé la République !



Le contrat social actuel exige du citoyen faisant partie d'une minorité linguistique qu'il renonce à utiliser sa langue, instrument fondamental de la construction de sa personnalité et de son identité profonde, dans la vie publique. C'est une entrave à ses possibilités d'expression, qui le met en situation d'infériorité par rapport à un locuteur de la langue officielle, et peut conduire effectivement à un renfermement des communautés linguistiques minoritaires sur elles-mêmes. Au contraire, en ouvrant l'accès à la vie publique dans leur langue, on favorise l'intégration de ces communautés et on rend acceptable pour ces personnes le contrat social proposé par la République. Et la Charte Européenne des Langues Minoritaires ne fait que proposer (et non pas imposer) des moyens pour y parvenir.

(c) Ar Falz, Septembre 2000 -- Adressez vos commentaires à arfalz@yahoo.fr